Makarius Jeunesse Egypte

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Raoul MAKARIUS (1960) La jeunesse intellectuelle D’ÉGYPTE au lendemain de la DEUXIÈME GUERRE MONDIALE Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,  professeur de sociologie au Cégep d e Chicoutimi Courriel: [email protected] tron.ca Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
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    Raoul MAKARIUS (1960)

    La jeunesse intellectuelleDGYPTEau lendemain de la

    DEUXIME GUERRE MONDIALE

    Un document produit en version numrique par Jean-Marie Tremblay, bnvole,professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi

    Courriel:[email protected] web: http://pages.infinit.net/sociojmt

    Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

    Une collection dveloppe en collaboration avec la BibliothquePaul-mile-Boulet de l'Universit du Qubec Chicoutimi

    Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

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    Raoul Makarius (1960), La jeunesse intellectuelle dgypte 2

    Cette dition lectronique a t ralise par Jean-MarieTremblay, bnvole, professeur de sociologie au Cgep deChicoutimi partir de :

    Raoul Makarius (1960)

    La jeunesse intellectuelle d'gypte au lendemain dela deuxime guerre mondiale.

    Une dition lectronique ralise partir du livre de Raoul Makarius(1960),

    La jeunesse intellectuelle d'gypte au lendemain de la deuxime guerremondiale. La Haye: Mouton et Co, 1960, 100 pages.

    Polices de caractres utilise :

    Pour le texte: Times, 12 points.Pour les citations : Times 10 points.Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

    dition lectronique ralise avec le traitement de textes Microsoft Word 2001

    pour Macintosh.

    Mise en page sur papier formatLETTRE (US letter), 8.5 x 11)

    dition complte mardi le 11 mars 2003 Chicoutimi, Qubec.

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    Raoul Makarius (1960), La jeunesse intellectuelle dgypte 3

    Table des matires

    Avertissement

    Avant-propos

    Introduction : Importance particulire du rle de la jeunesse intellectuelle

    I. Le sentiment national et son dveloppement idologique

    1. Aspect religieux.2. Prise de conscience politique3. Prise de conscience sociale.

    II. Changements introduits par la deuxime guerre mondiale

    III. Situation objective de la jeunesse intellectuelle

    1. Situation conomique.2. Le cadre domestique.3. Problmes de famille.4. Problmes sexuels.5. La politique dans les coles et les universits.6. La politique dans la cit.7. Rapports avec les autres couches sociales - avec les trangers.

    8. Les loisirs de la jeunesse intellectuelle.

    IV. Psychologie de l'intellectuel d'aprs-guerre

    V. La crise de la jeunesse intellectuelle

    1. La crise de la vieille gnration.2. Les influences occidentales : franaise et anglaise.3. La jeunesse libre.

    VI. Champs d'activit de la jeunesse au lendemain de la guerre

    1. Dans la presse.2. Dans les clubs.3. Dans la littrature.

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    COLE PRATIQUE DES HAUTES TUDES - SORBONNE

    SIXIME SECTION : SCIENCES CONOMIQUES ET SOCIALES

    LE MONDE D'OUTRE-MERPASS ET PRSENT

    TROISIME SRIE

    Essais, no IV

    PARIS MOUTON & Co, LA HAYE, 1960

    RAOUL MAKARIUS

    LA JEUNESSE INTELLECTUELLED'GYPTE

    au lendemain de la deuxime guerre mondiale

    Retour la table des matires

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    La jeunesse intellectuelle dgypte

    AvertissementPar Raoul Makarius

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    Les pages qui suivent ont t rdiges au cours de l'anne 1956. Ellestentent de donner une description aussi exacte que possible de la situation dela jeunesse gyptienne dans les annes qui ont suivi la seconde guerre mon-diale, description qui reste valable jusqu' la chute de la monarchie en 1952.Depuis l'instauration du nouveau rgime de profondes transformations ont eulieu, de nouvelles conditions sont apparues, les donnes ne sont plus lesmmes.

    L'vnement capital de la priode qui s'est ouverte avec l'tablissement dela rpublique a t - on n'a que trop tendance l'oublier - la ralisation com-plte de l'indpendance nationale, la liquidation de l'infodation semi-coloniale, l'mergence de l'tat pleinement souverain. L'achvement de l'ind-pendance a du jour au lendemain dissip le malaise qui avait pendantsoixante-dix ans pes sur les consciences gyptiennes. Ce malaise provenaitdu conflit entre la ncessit de s'accommoder de la prsence de l'occupant que

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    l'on se sentait impuissant chasser, et l'action mene pour s'en librer et d-truire toutes les possibilits d'accommodement. Tant que la dominationtrangre durait, la conqute de l'indpendance tait au centre des proccupa-tions des intellectuels d'gypte. Blesss dans leur dignit nationale, conscients

    de leur impuissance devant la corruption de leurs dirigeants, et en mmetemps subissant l'influence culturelle trangre, ils ont eu leur vie intellec-tuelle et morale empoisonne par ce sentiment d'infriorit que des observa-teurs incomprhensifs ou malveillants ont pris parfois pour une tare, alors qu'iltait l'expression dguise d'un dchirement intrieur et d'un refus desoumission.

    Aujourd'hui l'indpendance est acquise, la tche de libration est termine,la contrainte de l'tranger est leve. De nouveaux problmes ont surgi, mais cesont les problmes propres un tat souverain, ceux qu'ont rsoudre lespeuples qui font leur histoire. Les causes du complexe ont disparu, l'atmos-

    phre est tout autre.

    Il va donc de soi que mme si le pass, rpondant l'vocation, s'estexprim en termes du prsent, l'image de la jeunesse que nous prsentons danscette petite tude ne correspond plus la ralit d'aujourd'hui. Dans la mesureo elle s'en loigne, elle permettra de juger, par contraste, de l'immense prju-dice intellectuel et moral que porte un peuple sa sujtion la dominationcoloniale. Ne serait-ce que pour cette raison, ce travail aura, nous l'esprons,sa modeste utilit.

    R. M.

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    La jeunesse intellectuelle dgypte

    Avant-proposPar Raoul Makarius

    Paris, 1957

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    Pour trange que cela puisse paratre, les Occidentaux qui comprennent lemoins l'gypte d'aujourd'hui sont ceux prcisment qui y ont pass de nom-breuses annes de leur existence. L'volution qui s'accomplit dans ce pays adcouvert des aspects psychologiques correspondant fort peu l'image super-ficielle que ses rsidents trangers s'en sont faite et qu'ils prsentent tropsouvent l'Occident comme vridique. Une telle mconnaissance ne peutqu'aggraver les dsaccords qui surgissent des difficults dans lesquelles se

    dbat le monde contemporain, alors qu'une comprhension agissante serait mme d'ouvrir d'innombrables voies de conciliation quand se prsentent lesmalentendus.

    Les relations entre la France et l'gypte ont, dans leur ensemble, toujourst bonnes. Sans doute, il y a eu Suez, mais la querelle n'avait rien de compa-rable au conflit qui a oppos l'gypte la Grande-Bretagne pendant plus desoixante-dix ans ; quant aux questions sujettes controverses, elles ne relvent

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    pas des rapports directs entre les deux pays. Ces rapports sont donc suscep-tibles de se dvelopper considrablement, surtout dans le domaine culturel, enpartant sur de nouvelles bases. Il existe en gypte une opinion intellectuelleen mesure d'apprcier la contribution de la culture franaise l'humanisme

    universel, mais la culture franaise est trop souvent arrive au public gyptiensous des expressions triques, boulevardires et mondaines, fallacieuses enregard des valeurs humaines qui forment le plus grand crdit de la France l'tranger. Plus de srieux, nous semble-t-il, s'est manifest dans l'effort desOrientalistes et des Arabisants pour rejoindre une connaissance valable del'gypte, et, en gnral, du Moyen-Orient - srieux exig par la difficultmme de la tche qui est de celles qui ne finissent pas, l'objet dont on s'efforcede saisir les moments subissant de continuels changements.

    L'aprs-guerre, qui a marqu un bond dcisif dans l'volution des peuplessous-dvelopps, a altr profondment la physionomie de l'gypte, de sorte

    que l'image trace par les enquteurs les plus consciencieux, tout en gardantson fond de vrit, concide de moins en moins avec la ralit dans sonensemble. Un nouvel effort de r-interprtation s'impose, qui s'aidera cettefois des ouvrages crits par des Orientaux, sur les Orientaux, l'intention deslecteurs d'Occident. Citons, titre d'exemple, en ce qui touche l'gypte,Egypt in Mid-Century de Ch. Issawi, Growing up in an Egyptian Village deHamed Ammar, Egypt : A Cultural Survey de M. M. Mosharrafa, ouvragescrits dans la langue de la puissance qui a domin le pays depuis la fin dusicle dernier.

    En France, en dehors des articles parus dans la presse, citons l'tude-

    reportage des Lacouture, une des rares uvres consacres l'gypte dans sachangeante ralit contemporaine. Sur le plan scientifique et de l'enseigne-ment, le programme d'tudes dirig par M. le professeur J. Berque au Collgede France et l'cole Pratique des Hautes tudes, se distingue par la recher-che d'un quilibre constant entre l'analyse et la synthse, par l'attention portesur les aspects les plus dynamiques de la vie gyptienne, en mme temps quepar le souci de dpartager dans l'actuel entre le transitoire et le permanent, touten donnant chaque manifestation sociale la juste mesure de sa valeur.

    Dans le cadre d'un tel travail d'lucidation, ne pouvant qu'aider desrapprochements souhaitables, il nous a t possible de prsenter ce tmoi-gnage sur la jeunesse gyptienne, Les annes 1945-46, les premires de lapaix, ont marqu un nouveau dpart dans l'volution des peuples. C'est donc cette priode qu'il faut remonter pour percevoir les attaches des phnomnessociaux nouveaux avec la situation d'avant-guerre. Ceux qui furent jeunesdans ces annes ont vcu avec plnitude un moment dcisif dans la croissancede leur pays : les intellectuels ardents et totalement engags que nous nousefforons de faire vivre dans les pages qui suivent, sont les hros harasssd'une histoire qui est celle de l'gypte contemporaine. Parce qu'ils ne se recon-

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    nurent pas dans la gnration qui les a prcds, et qu'ils furent leurs propresguides, en eux peuvent se reconnatre ceux qui sont jeunes aujourd'hui.

    Pour nous tre appliqus cerner une priode aussi restreinte, la prsen-

    tation de notre sujet ne pouvait viter une certaine schmatisation et devaitintroduire des dmarcations l o la ralit, fluide et mouvante, offre desaspects qui passent insensiblement l'un dans l'autre. Moins excusables sont leslacunes qui s'y font sentir, surtout au dernier chapitre qui n'offre de la nouvellelittrature gyptienne qu'un aperu partiel et bouscul : mais l les ouvragesncessaires une analyse plus approfondie ont fait dfaut. Si, toutefois, nousnous hasardons prsenter cette tude au public franais, c'est dans l'espoirque, malgr ses insuffisances, elle contribuera une meilleure comprhensionde l'gypte d'aujourd'hui, et fera, dans les limites qu'elle s'est assignes, uvrede rapprochement et d'amiti entre deux peuples.

    Paris, 1957R. M.

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    La jeunesse intellectuelle dgypte

    Introduction

    Importance particulire du rlede la jeunesse intellectuelle

    Retour la table des matires

    Il peut paratre paradoxal d'affirmer que la jeunesse d'gypte (et il n'estquestion ici que de la jeunesse au lendemain de la deuxime guerre mondiale)joue un rle particulirement important dans la vie sociale du pays et dans sonvolution, et de dire, en mme temps, que les manifestations actives de sa pr-sence, en tant que catgorie sociale bien dtermine, sont presque inexistan-

    tes ; car dans le sens que l'on prte ordinairement au mot jeunesse enOccident, il n'y a pas de jeunesse en gypte. C'est pourquoi - et c'est justemento l'on touche du doigt le paradoxe - la jeunesse d'gypte (car elle existe, biensr !) joue un rle si important. Si les organisations culturelles et rcratives,si les groupements juvniles organisant des voyages et des sjours de vacan-ces, n'existent mme pas, dans les annes 40, l'tat d'bauche, si les clubs,les lieux de rencontre qui permettent aux jeunes gens des deux sexes d'assister des confrences, de participer des dbats, de s'intresser la musique et au

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    cinma, de danser et, surtout, de se rencontrer et de se connatre, manquenttotalement, c'est que les conditions morales et matrielles de la jeunessed'gypte, pour ne pas parler de tout un dveloppement historique, ont stricte-ment limit au domaine turbulent de la vie politique l'intrt qu'elle peut

    distraire de ses proccupations immdiates.

    Les responsables officiels de l'enseignement se sont toujours insurgscontre ce qu'ils appellent l'immixtion des tudiants dans les affairespolitiques 1, et l'observateur occidental peut se demander, en effet, si, ens'efforant de jouer un rle dterminant sur la scne nationale, la jeunessed'gypte ne s'est pas attribue une tche du ressort d'une autre gnration.Mais on pourrait tout aussi bien se demander si la jeunesse des pays occiden-taux, en se cantonnant dans des activits apolitiques) et en se mettant provi-soirement l'cart de la vie publique, ne se drobe pas des responsabilitsqu'elle devrait normalement assumer (puisque, en dfinitive, c'est de son

    avenir qu'il s'agit), et si ce n'est pas la jeunesse des pays sous-dvelopps, tell'gypte, qui, pleinement consciente de l'volution extrmement rapide djentame, ne fait qu'user de ses prrogatives en s'y intressant activement 2.

    Mme si elle pche par excs de zle dans sa participation la viepolitique, il est certain qu'en dehors de cette participation, la jeunesse d'gyptese manifeste fort peu. Dans le schma de la vie occidentale, la jeunesse n'estpas uniquement une phase du dveloppement physique, mais aussi une tapebien dfinie dans l'existence sociale. En gypte, comme dans d'autres payssous-dvelopps, cette tape est brle . la pubert, l'adolescent d'enfantdevient brusquement homme, sans connatre cette joyeuse jeunesse dont

    l'image, si surfaite en Occident, rpond quand mme une ralit vivante. Parcontre, pour brusque que puisse tre ce passage d'une classe d'ge uneautre, il n'apporte aucun choc l'enfant devenu adulte. Ds sa plus tendreenfance il a particip en auditeur incomprhensif, mais attentif, aux concilia-bules de ses ans. Tous les faits de la vie quotidienne ont t dbattus en saprsence. A mesure qu'il grandit, il se familiarise non seulement avec lesproblmes qui intressent directement ses ans, mais il se prpare affronter1 Un professeur occidental en gypte, citant un collgue, indique comme suit les raisons

    des manifestations et des troubles si frquents : Ils se mettent en grve... pour toutessortes de raison : pour un changement de Ministre ; contre une dclaration faite par leMinistre des Affaires trangres gyptien ; contre le pourcentage lev des checs aux

    examens ; contre les salaires bas, pays par l'tat aux diplms d'une institution quel-conque ; pour exprimer leur joie ou leur dception n'importe quelle occasion - en fait,pour n'importe quelle raison possible. Le corps estudiantin se transforme en dictatureproltarienne, et l'anne scolaire ou acadmique se rduit une affaire de cinq mois detravail et mme parfois rnoins (Communism and Nationalism in the Middle East, parW. Z. Laqueur, New York, 1956, p. 15). Ces remarques htives et superficielles repr-sentent bien pourtant l'effet que produit, premire vue, l'agitation politique destudiants.

    2 L'intrt politique des tudiants est maintenu constamment au plus haut point, et con-traste d'une manire frappante avec le manque d'intrt pour ces questions qu'on observedans les universits du monde occidental (W. Z. Laqueur, op. cit., p. 15).

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    ceux qui le concernent personnellement. Il observe dans son entourage l'impa-tience, voire l'anxit, avec laquelle on attend sa maturit, afin qu'il contribue porter le fardeau de l'existence commune, cessant d'en augmenter le poidspar sa dpendance. Sans ncessairement le brutaliser, on le rudoie, on l'invite

    prendre part, en auditeur respectueux, la vie des grands . On lui inspirela vnration de l'ge, le mpris des femmes, des caprices enfantins, de l'in-comprhensible frivolit occidentale. Et dj, bien avant l'ge, il s'vertue seclasser parmi les grands , mimant leurs gestes, leurs habitudes, leurs gots,leurs vices, et s'insinuer dans leurs rangs en affichant leur mpris pour toutce qui ne porte pas l'empreinte d'une rude masculinit. Ainsi, l'adolescence,il entre dans la socit des hommes qui lui est dj familire. S'il appartient une famille pauvre de la ville, il aura dj commenc gagner sa vie bienavant d'avoir atteint la pubert. Dans ce cas, il n'aura pas connu de transitionbrusque entre l'enfance et la maturit, mais sera pass insensiblement de l'une l'autre. S'il appartient une famille plus fortune, dont les conomies lui

    permettront d'entrer dans une cole secondaire et de poursuivre ensuite destudes universitaires, il coutera anxieusement ses ans dlibrer sur sonsort : pourront-ils pourvoir ses besoins jusqu' l'obtention du diplme, ousera-t-il contraint de prendre un emploi pour gagner sa vie ? Enfin, s'il estl'an d'une famille nombreuse, il sera peut-tre le seul mettre pied l'uni-versit. De toute manire, s'il appartient la petite-bourgeoisie, comme c'estaujourd'hui le cas de l'immense majorit de la jeunesse estudiantine, il serahant par la crainte de devoir interrompre sa carrire universitaire, faute demoyens. Ainsi, ds le dbut il voit son avenir, dj douteux et incertain,menac par l'inscurit du prsent. Il ne pourra pas, le cur lger, remettre lesproblmes de la vie sa sortie de la facult. Il sera continuellement tent de

    saisir la premire occasion qui se prsentera pour abandonner ses tudes ets'engager dans la voie qui lui paratra la plus profitable. Dans ces conditions, ilest ais de comprendre l'effet que les influences extrieures auront sur lui. Aulieu de concentrer son attention sur ses tudes dans une atmosphre de calmeet de tranquillit, il se trouvera tiraill et troubl par les tendances les plusdiverses. Il ne peut donc ignorer le jeu des forces qui menacent sa situationmatrielle, actuelle et future, et il est naturel qu'il essaye d'en changer le cours,mme si cela parat futile, et d'en tirer profit, mme si cela doit se rvlerillusoire. Or, dans un pays sous-dvelopp comme l'gypte, ce sont les forcespolitiques qui agissent directement sur la situation matrielle des famillespetites-bourgeoises.

    D'autre part, sa formation scolaire et acadmique lui fait subir, avant lesautres couches de la population, le choc des influences idologiques occiden-tales et des ides empruntes des pays plus dvelopps. L'enseignementdonn dans les coles secondaires et dans le universits, inspir des progrsculturels et des mthodes et programmes pdagogiques venant d'Occident, faitde la jeunesse l'interprte de la culture trangre auprs du reste du peuple.Mais si cette culture trangre, avec l'idologie qui l'accompagne, s'introduit

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    dans le pays par l'intermdiaire de la jeunesse, l'opration ne procde pas sansheurts, car l'Occident n'est pas uniquement la terre d'o rayonnent une civili-sation et une culture suprieures, mais aussi la source du colonialisme qui,sous sa forme britannique, s'est implant sur le sol gyptien et s'y est maintenu

    au prix d'une humiliation morale qui a suscit l'animosit du peuple, et, enparticulier. de ses lments les plus clairs. On conoit que dans ces condi-tions les jeunes ne puissent qu'prouver un sentiment d'ambivalence enversl'Occident, qui leur sert de modle pour leur progrs, mais dont ils rprouventen mme temps l'envahissement dans tous les domaines. Selon le degr d'in-tensit qu'elle prendra, cette ambivalence s'exprimera tantt en ce que l'opi-nion occidentale taxe de nationalisme fanatique, tantt (si la balance penchede l'autre ct) en ce qui peut paratre de la soumission et du servilisme. Quoiqu'il en soit, ds qu'il s'agit de sentiment national, il s'agit de politique, et l'oncomprendra bien que le jeune intellectuel, dont l'ducation et le contact avecla culture occidentale n'ont fait qu'aiguiser le ressentiment envers ceux qui la

    reprsentent dans son pays, se jette tout naturellement dans la lutte politiquecontre la puissance occupante et ses allies 1.

    Il suffit d'ailleurs de penser ce que reprsente dans la structure socialed'un pays, non seulement pour l'avenir, mais aussi pour le prsent, unejeunesse instruite au milieu d'une population comptant une crasante majoritd'analphabtes, pour raliser que rien que par la supriorit que son instructionlui confre, cette jeunesse est appele jouer un rle dterminant dans la vie,nationale 2. tant la couche la plus instruite et la plus avance, c'est dans sesrangs que se recrutent les politiciens professionnels et ceux qui font l'opi-nion . D'ailleurs le systme de l'enseignement a t conu pour fournir des

    cadres l'administration gouvernementale, et, dans un sens, la vie politiquepeut tre considre comme un prolongement organique de la vie universi-taire. En effet, l'universit a t souvent considre non seulement comme lavoie qui mne aux postes administratifs levs, mais aussi comme celle con-1 Au moment de la dclaration du Protectorat britannique, en 1915, chaque cole est

    devenue le centre d'une propagande anti-britannique (l'gypte Indpendante par leGroupe d'tudes de l'Islam, Paris, 1938).

    2 L'action puissante exerce par les organisations estudiantines sur le mouvementnational rvolutionnaire au Moyen-Orient (et en Orient en gnral) a souvent dpass lacomprhension des observateurs occidentaux. Les spectateurs amricains et britanniquesou franais trouvent difficile comprendre que les tudiants arrivent renverser desgouvernements, ou mme les menacer srieusement. Aux tats-Unis, les tudiants desuniversits disposent de divers moyens pour donner cours leur excdent d'nergie ;tandis que les tudiants turbulents en Grande-Bretagne n'ont jamais t pris au srieux,certainement pas par les politiciens de parti. Les tudiants franais ont fait preuve d'unplus grand intrt pour la politique, mais eux aussi se sont plutt signals par des chauf-foures non-politiques sur le boulevard St.-Michel, et n'ont pas renvers de gouvernementde mmoire d'homme ... Mais le rle des tudiants des pays du Moyen-Orient a t, etdemeure, quelque chose de tout fait diffrent. Ce n'est certainement pas un phnomneunique, car on a tendance oublier que dans les pays arrirs l'intelligentsia estnumriquement rduite, et que les tudiants constituent souvent la seule masse organise,tant donn l'inexistence de partis politiques tels qu'ils sont conus en Occident (W. Z.Laqueur, op. cit., p. 13).

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    duisant aux portefeuilles ministriels et la direction des partis. Les poli-ticiens, eux-mmes lis par mille attaches la masse universitaire, se sontappuys constamment sur elle, l'utilisant pour toutes sortes de manuvres etdonnant l'occasion aux jeunes aspirants la politique d'en faire l'apprentissa-

    ge. Ainsi, en 1946, chaque parti politique possde son dtachement d'avant-garde, ses troupes de choc, au cur des universits gyptiennes, et c'est biensouvent de ces foyers que partiront les initiatives politiques qui s'imposeront la volont des dirigeants accrdits.

    Bien que la jeunesse ne constitue pas une classe proprement dite, dtenantun rle conomique vital dans la vie du pays, elle doit encore son importanceau fait qu'en dehors d'elle il existe peu de vie intellectuelle. La vieillegnration, qui tait la jeunesse de la priode suivant la premire guerre mon-diale, continue reprsenter un courant intellectuel, mais ses reprsentants sesont en grande majorit retirs de l'action politique pour se consacrer une vie

    moins mouvemente dans les professions qui se sont ouvertes devant eux aufur et mesure que l'conomie du pays se dveloppait, et qu'un quilibre,relatif et prcaire d'ailleurs, s'tablissait dans les relations internationales. Lesintellectuels gyptiens appartenant la vieille gnration sont reprsents pardes gens de lettres jouissant d'une rputation acquise avant la deuxime guerremondiale, mais dont le nombre est si limit que chaque fois qu'on passe enrevue les effectifs de l'intelligentsia gyptienne, ce sont les mmes noms quireviennent l'esprit. Depuis la fin de la deuxime guerre mondiale ces cri-vains ne peuvent plus prtendre reprsenter l'intelligentsia gyptienne dansson ensemble, ni se targuer d'tre les ducateurs et les guides de la nouvellegnration.

    En gypte, comme partout ailleurs, le progrs est marqu par la lutte entrel'ancien et le nouveau. Nous avons parl ici de vieille gnration et de jeu-nesse, mais il convient de prciser le sens donn ces mots. Ce que nousappelons aujourd'hui la vieille gnration est form par ceux qui furent jeunesaux alentours de 1919, ceux qui cette poque ne dpassaient pas les 25 ans,et qui aujourd'hui gravitent autour de la soixantaine. Les jeunes de la priodequi suivit la deuxime guerre mondiale sont ceux qui, en 1946, ne dpassaientpas les 25 ans. En 1937, il y avait en gypte sans doute une jeunesse qui sedistinguait de celle de 19 et de celle d'aujourd'hui, mais si forte a t l'em-preinte laisse par la jeunesse de 19 sur les annes qui suivirent, que tout cequi a t jeunesse depuis lors jusqu' la deuxime guerre mondiale a tcompltement entran dans son sillage sans laisser de trace originale. Ce n'estque vers la fin de cette guerre qu'on a pu assister la pousse d'une nouvellegnration de patriotes pour lesquels les rvolutionnaires de 1919 n'taientplus des exemples suivre et admirer, mais des conservateurs confondre.Or, ces deux dates, 1919 et 1946, ont ceci de commun, que chacune d'ellesvenant la suite d'une conflagration mondiale qui a boulevers l'conomie du

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    pays, a marqu un moment intense de la lutte nationale contre l'occupationtrangre.

    Toutefois, 1946 n'est pas 1919. En 1946, les problmes et les dilemmes de

    1919 se posent nouveau, mais grossis de 35 ans de dveloppement histori-que. De nouveaux problmes, surgis dans l'entre-deux-guerres, ont atteint leurmaturit avec le deuxime conflit mondial. De plus, la jeunesse de 1946 setrouvant enrichie de l'exprience de la crise de 1919 et de ce qui s'ensuivit,saura en tirer les leons. Elle fera l'exprience d'une crise bien plus profond-ment ressentie que celle que dut affronter la jeunesse de 1919 ; mais on peutesprer qu'elle trouvera la voie qu'elle cherche si pniblement, et que demain,lorsqu'elle sera la vieille gnration, elle ne souffrira pas qu'on lui repro-che, comme elle le reproche non sans raison la gnration vieillissante,d'avoir trahi les idaux et les espoirs de sa jeunesse.

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    La jeunesse intellectuelle dgypte

    I

    Le sentiment nationalet son dveloppement idologique

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    De tous ceux qui se sont penchs sur l'tude du monde arabe, les orien-talistes sont sans doute ceux qui ont le mieux russi comprendre la mentalitdes peuples qui y vivent. En cela, ils n'ont peut-tre t dpasss que par

    quelques rares explorateurs, ou agents politiques, qui se sont assimils auxpopulations arabes, ont appris leur langue, adopt leurs coutumes et souventleur religion. L'avantage des orientalistes provient d'une part de leur con-naissance de la langue, et d'autre part de l'tude approfondie de l'Islam et deson histoire, tude qui leur permet de percevoir la courbe historique trace parces peuples dans leur volution, et d'apprcier dans cette volution toutel'importance du facteur idologique. En revanche, ils sont peut-tre tents,justement parce qu'ils apprcient mieux que d'autres l'importance de ce fac-

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    teur, de lui attribuer un rle prpondrant, souvent mme exclusif, dans ladtermination de l'avenir des peuples arabes. Toutes les manifestations socia-les, au sens le plus large du mot, s'exprimant en termes de l'Islam, il estnaturel d'attribuer ses enseignements, sa doctrine, l'origine des coutumes et

    des murs des pays islamiques. Or, si l'on s'obstine vouloir interprterl'volution sociale ou politique des pays de l'Orient arabe en la ramenant auxtendances spirituelles ou idologiques qui se manifestent dans la penseislamique, non seulement on n'arrivera pas une interprtation satisfaisante,mais on crera la plus grande confusion dans les ides 1. L'ouvrage de Gibbsur les tendances modernes de l'Islam, par exemple, qui cherche, en dfinitive, interprter le phnomne social la lumire des divers courants idologi-ques qui se sont manifests soit la suite d'un dveloppement interne, soit enraction aux influences extrieures, se heurte, malgr les capacits d'analysede l'auteur, des difficults insurmontables, car, dans la ralit, le phnomnesocial arabe t dtermin moins par le jeu des tendances idologiques, que

    par le dveloppement de ses conditions conomiques. S'il est vrai que lescrits des rformateurs, tels que Gamal et Dine el Afghani et MohammedAbdou ont exerc une influence considrable sur la pense islamique, il estabsurde d'attribuer leur cole la grande transformation idologique qui s'estproduite au cours de notre sicle chez les peuples de langue arabe. L'volutionde la pense chez ces peuples, partir de la deuxime guerre mondiale, neprsente d'ailleurs aucune continuit organique avec la pense des rforma-teurs du sicle pass. Et si l'on invoque les influences trangres, il resteencore expliquer comment des influences venues du dehors auraient pus'imposer de manire dcisive. Aucune synthse groupant des facteurs idolo-giques hrits du pass et des influences idologiques provenant de l'extrieur

    ne peut nous permettre d'escompter l'volution venir de la pense arabe :cette volution sera dtermine par les forces sociales et politiques librespar le dveloppement conomique de chaque pays.

    Ceci dit, notons, en passant, qu'en parlant des pays du Moyen-Orient etdes pays asiatiques, il est devenu d'usage de remplacer le terme de paysattard par celui de pays sous-dvelopp . Il est possible que cela soit dau souci de mnager les susceptibilits des ressortissants de ces pays, bienqu'il n'y ait aucune honte appartenir un pays attard ; quoiqu'il en soit, on ytrouve une reconnaissance implicite du fait que le retard de ces pays est d leur une opinion conomie arrire. C'est prcieuse, car une des causes del'incomprhension tmoigne envers l'Orient est la tendance vouloir le

    1 Il va sans dire que les ides et les croyances des Arabes d'aujourd'hui diffrent substan-

    tiellement de celles de leurs prdcesseurs des poques rvolues, bien que le pass aitprojet des traits caractristiques sur le prsent de diverses manires et divers degrs.Tel tant le cas, la tendance - si persistante dans les travaux acadmiques - dpeindreles Arabes sous des formes statiques et strotypes est regrettable quand elle n'induit pasdfinitivement en erreur (Hazem Zaki Nuseibeh, The Idea of Arab Nationalism, NewYork, 1956, p. VII).

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    comprendre en termes des valeurs occidentales actuelles, c'est--dire en ta-blissant des comparaisons entre l'Orient et l'Occident contemporains. Si unecomparaison est ncessaire, c'est plutt avec l'Europe fodale que la socitarabe devrait tre compare.

    Jusqu'au 19e sicle, en effet, la socit arabe a conserv sa physionomiefodale : elle n'a pris la voie d'un rapide dveloppement capitaliste qu'au coursdu 20e sicle. Comme le dit A. Bonne, entre la mentalit orientale et occi-dentale, il n'est pas de diffrence fondamentale dans la mesure o cettementalit reflte l'attitude typique du travailleur l'poque pr-capitaliste.Dans les deux cas - sauf peut-tre dans le monde bdouin - c'est l'acquisitiondes moyens de subsistance qui dtermine le genre de relation avec le travail.L'aversion envers tout effort qui n'est pas ncessaire - du point de vue de lasatisfaction des besoins vitaux minima - et la disposition passer la plusgrande partie de la journe dans l'oisivet et l'inertie, remplaces parfois par

    des efforts physiques et mentaux considrables des fins peut-tre religieuses,est l'expression de la mme diffrence de valeur que celle qui spare le mondemdival de celui du vingtime sicle. 1 Pour C. E. von Grunebaum, I'Occidental ne doit jamais oublier que les conditions dans lesquelles lesrcentes rformes ont eu leur origine tmoignent de plus de ressemblance avecl'Europe de 1789 qu'avec celle de 1918 . 2 La rvolution franaise, ajoute-t-il, transfra une partie du pouvoir au tiers tat. C'est prcisment ce qui est entrain de se produire au Moyen-Orient o les classes moyennes sont graduelle-ment en train de s'affirmer. Dans l'Europe mdivale, la langue parle tait lalangue de lglise. Les manifestations sociales, politiques, publiques ou pri-ves, taient imprgnes de l'idologie religieuse. L'art tait un art religieux,

    les guerres taient des guerres de religion, et ainsi de suite. Mais si toutes cesmanifestations de la vie quotidienne s'exprimaient en termes de religion, noussavons bien aujourd'hui que les mobiles profonds qui poussaient les hommes agir taient en dfinitive dicts par les conditions matrielles de leur existence.Ce n'est qu'au cours du 19e sicle que la pense politique s'est lacise enEurope et s'est compltement affranchie de la tutelle ecclsiastique, et c'est unphnomne analogue qui se dessine depuis quelque temps dans le mondearabe.

    1 A. Bonne, State and Economies in the Middle East(London, 1948), p. 156.2 E. von Grunebaum, Islam (London, 1955), p. 75.

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    1 - Aspect religieux

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    Les tendances modernes de l'Islam ne peuvent tre comprises que si l'onvoit en elles non pas un dveloppement purement idologique de la pensetraditionnelle sous le choc des ides venues d'Occident, mais un moyen d'ex-pression des revendications sociales et politiques provoques par l'volutiondes conditions d'existence des masses arabes. Vers la fin du 19e sicle, l'poque o parurent les crits de Gamal el Dine el Afghani, de MohammedAbdou et de Qasim Amine, l'poque o le monde arabe mergeait encore deson Moyen Age, ces crivains firent figure de prcurseurs de l'ge modernequi s'ouvrait devant les peuples du Moyen-Orient. Tout en prconisant desrformes sociales et une modernisation de l'Islam, ils taient par dessus toutsoucieux de sauver l'intgrit de la civilisation et de la pense arabes qui setransformaient de fond en comble. Il fallait - affirmaient-ils - retourner lapuret et la pit primitives, lesquelles, inspires par la perfection divine, nepouvaient qu'tre en parfaite harmonie avec le progrs matriel et socialaccompli par l'Occident. S'il y avait une apparente incompatibilit entre lemode de vie traditionnel des pays islamiques et les exigences de la techniquemoderne importe d'Occident, cela tait d une mauvaise interprtation de ladoctrine islamique et sa dformation.

    L'ide d'un renouvellement des murs dans le sens d'une adaptation aumode de vie moderne, double d'un retour la vraie religion, fut reprise avecenthousiasme par les intellectuels succdant Mohammed Abdou : elle leurfournissait la sanction morale et religieuse pour la modernisation de leur vie,rendue possible par le dveloppement conomique et social de leurs pays. Decette manire, les tendances progressistes furent conues en termes d'une affir-

    mation de loyaut envers l'Islam, et la lutte invitable qui s'engagea entre lespartisans de l'ancien et ceux du nouveau se transposa sur le planreligieux afin de dterminer quelles taient les tendances les plus fidles l'esprit et la lettre de l'Islam.

    Toutefois, dans ce conflit entre les protagonistes d'un ordre nouveau et lesdfenseurs de l'ancien, l'unanimit se faisait sur la ncessit, sinon sur le de-voir sacr, de lutter contre la mainmise trangre sur l'Orient arabe. Les

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    puissances occidentales appartenant une religion diffrente, il tait d'autantplus naturel que l'opposition leur domination S'exprimt chez les Arabes parune affirmation de loyaut envers l'Islam, leur lien idologique le plus solide.Comme le fait remarquer G. Kirk, beaucoup d'entre les jeunes nationalistes

    sont conscients d'tre musulmans uniquement en tant que ceci reprsente unlien politique avec les masses, et de l'Islam uniquement en tant que cri deralliement politique contre l'tranger 1. Pour Bayard Dodge, qui fut pendantlongtemps Prsident de l'Universit Amricaine de Beyrouth, et eut l'occasiond'observer et d'tudier de prs les tudiants venus des pays arabes, la plupartdes jeunes musulmans d'aujourd'hui ne sont pas des rudits coraniques ;ainsi certains d'entre eux ont ragi (face l'Occident) en faisant de l'Islam unsymbole de loyaut politique. Ceci a t particulirement visible dans les payssous contrle tranger... Cette utilisation de l'Islam en tant que protestation, entant que parti politique, en tant que retour aux anciennes traditions, ou en tantque protection contre de nouvelles menaces, est une tendance puissante - bien

    plus importante que la rationalisation de la doctrine islamique par lesrudits 2.

    Aux yeux des Occidentaux qui justifient leur mainmise sur l'Orient arabepar les bienfaits que leur civilisation devait dispenser ses habitants, cetteopposition, s'exprimant en ternies de religion et souvent dans des formes vio-lentes ou intransigeantes, n'tait autre chose que du fanatisme. Lorsque, plusrcemment, les revendications nationales s'exprimrent comme telles, c'est--dire en termes politiques et non plus religieux, la place du fanatisme reli-gieux on voulut voir le fanatisme nationaliste et xnophobe. En ralit, l'appa-rent renouveau de ferveur religieuse manifest par les populations arabes

    partir du 19e sicle, n'tait que l'expression du sentiment national s'panouis-sant et s'affirmant de jour en jour. L'influence que Gamal el Dine el Afghani apu exercer provient du fait que - pour employer les mots de Gibb - il apportaau mouvement pan-islamique une inspiration et un programme populaire enrestaurant les bases de la communaut islamique sur un terrain nationaliste 3.Tant que les Arabes se trouvaient sous la domination ottomane, l'Islam nepouvait constituer le symbole de l'indpendance, et, en effet, la communautde religion entre oppresseurs et opprims n'empcha aucunement les Arabes de se soulever contre leurs coreligionnaires, les Turcs, et de dfier l'autoritdu chef spirituel de l'Islam, tandis qu'ils s'alliaient la Grande Bretagne et auxautres nations chrtiennes ; 4 mais partir du moment o tous les musul-

    1 G. Kirk, A Short History of the Middle East(London, 1948), p. 252.2 Bayard Dodge dans Islam and the Modern World. Fifth annual conference on Middle

    East affairs (Washington, 1957), p. 13.3 H. A. R. Gibb, Les tendances modernes de l'Islam, trad. par B. Vernier (Paris, 1945), p.

    37.4 Constantine K. Zurayk dans Near Eastern Culture and Society (Princeton, 1951), p. 209.

    On est loin de l'poque o Gamal el Dine el Afghani crivait : Les Musulmans ne seproccupent pas des liens de race ou de nationalit, mais considrent uniquement le lien

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    mans se sont trouvs assujettis des puissances d'une autre confession, l'asser-tion de leur loyaut envers l'Islam les a unis dans un complexe idologique quichappait toute ingrence spirituelle de l'Occident, et constituait le seuldomaine leur appartenant exclusivement.

    L'appartenance l'Islam signifiait automatiquement opposition l'Occi-dent, mais opposition, du point de vue moral, partir d'une position de force,puisqu'elle comportait le rejet, sanctionn par la parole divine, des fondementsspirituels sur lesquels les Occidentaux prtendaient riger et imposer leurconduite et leur morale. Autrement dit, si dans les autres domaines, les Arabesse voyaient dpasss par l'Occident, dans le domaine religieux ils se sentaientindubitablement suprieurs dans la mesure o ils taient fidles leur foi. Iln'y a donc pas lieu de s'tonner que presque tous les livres crits en anglaisou en franais par les auteurs musulmans tournent l'apologtique, car lesauteurs s'y proposent de dfendre l'Islam et d'en dmontrer la conformit avec

    ce qu'ils croient tre la pense aujourd'hui 1. Le ton apologtique que Gibbreproche, tort ou raison, aux crivains musulmans, n'a rien de surprenant,dans le contexte du dveloppement historique de leurs pays.

    2 - Prise de conscience politique

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    Si, dans un premier moment, l'Islam a t le cri de ralliement du natio-nalisme arabe naissant, s'il continuera l'tre dans une certaine mesure, il estnanmoins clair que le sentiment national, destin aboutir la conqute del'indpendance, devait ncessairement s'affranchir de la tutelle de l'idologiereligieuse. partir du moment o sont apparues les conditions matrielles etconomiques aptes constituer les bases d'une socit nouvelle, l'ancienneidologie adapte aux conditions dpasses devenait une entrave au dvelop-

    pement de cette nouvelle socit. En ce qui concerne l'gypte, en particulier,

    religieux. C'est pourquoi on trouve que l'Arabe ne s'effarouche pas de l'autorit du Turc,que le Persan accepte la suzerainet de l'Arabe, et l'Indien se soumet l'Afghanistanais.Aucun ne rpugne l'autre... (p. 48). Les Europens ont bien compris que le lien leplus solide qui unit les Musulmans c'est le lien religieux (p. 105). Les Musulmansn'ont pas d'autre nationalit que la religion... (p. 150). Ces passages sont pris d'unrecueil d'articles parus dans Al 'Orwa al Wuthqa, revue que Gamal el Dine et MohammedAbdou publiaient Paris en 1884.

    1 Op. cit., p. XXV.

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    partir du moment o ce pays s'est trouv engag dans la voie du dvelop-pement capitaliste, les revendications d'indpendance politique ne pouvaientplus continuer s'exprimer dans la phrasologie religieuse, minemmentadapte une socit fodale. partir de ce moment toutes les tentatives

    d'assimiler le conflit avec l'Occident autour de l'indpendance nationale, lacontradiction religieuse entre Christianisme et Islam, ne pouvaient plus servirqu' semer la confusion dans les esprits, pousser au fanatisme religieux, etcrer des diversions l'lan entranant les gyptiens la lutte pour l'ind-pendance 1.

    L'agitation religieuse devint ainsi un moyen de diversion destin dtour-ner le mouvement national de ses buts lgitimes. Les menaces et la dmagogiedes Frres Musulmans, l'importance de leurs effectifs, leur vaste rseaud'organisation, les explosifs et les dpts d'armes dont ils disposaient, taientdevenus dans les annes d'aprs-guerre une vive cause d'inquitude pour les

    trangers et les minoritaires. Les Anglais, par contre, dont le souci majeurtait de maintenir l'gypte sous leur tutelle, se rendaient bien compte que leurspositions ne seraient jamais srieusement branles par une organisationessentiellement religieuse, quelle que ft sa puissance matrielle. Pour lesFrres Musulmans, la question nationale tait subordonne la question reli-gieuse, le but principal de leurs dirigeants tant d'accder au pouvoir, mmeavec l'appui de la puissance colonisatrice, afin d'instaurer un rgime thocra-tique. Ils devenaient ainsi les adversaires du Wafd et en particulier des milieuxd'avant-garde. La collaboration des Frres Musulmans avec les Anglais fitd'ailleurs l'objet de rvlations sensationnelles dans la presse, o les noms desintermdiaires furent publis, accompagns d'abondants dtails sur les pour-

    parlers. Sans ncessairement attacher foi l'authenticit des comptes rendussoumis au public, on ne peut cependant leur nier toute valeur de tmoignage.De mme, il tait notoire, en 1946, que Sedky pacha, qui n'appartenait aucunparti politique, usa des bons offices des Frres Musulmans pour combattre sesadversaires. Enfin, les Frres Musulmans, malgr le caractre confessionnelde leur organisation, ne s'attaquaient pas aux wafdistes ou aux lmentsd'avant-garde pour des motifs religieux, comme cela aurait t normal, maisinvariablement pour des raisons politiques.

    Pour mieux situer le mouvement intellectuel du point de vue de l'volutionidologique de l'gypte moderne il conviendra d'y reconnatre trois tapesdistinctes.

    1 Ainsi, la tendance associer les revendications nationales aux anciennes traditions fait

    le jeu des ultra-conservateurs, opposs aux institutions occidentales, et empche le mou-vement de lacisation de gagner du terrain (Habib A. Kurani dansNear Eastern Cultureand Society).

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    La premire correspond la priode du capitalisme naissant (l'poque desinvestissements) qui s'tend jusqu' la guerre de 1914 et qui est domineintellectuellement par le mouvement de Mohammed Abdou caractre reli-gieux, mais au contenu de plus en plus nationaliste et politique.

    La deuxime est la priode entre les deux guerres, du capitalisme encroissance, domine intellectuellement par des crivains tels que el Accad,Taha Hussein, el-Mazni, Tewfik el Hakim, Teymour, Hussein Heykal, serclamant notamment de Mohammed Abdou. Elle aura un caractre laquesans tre pour autant anti-clricale. Elle marquera une prise de conscience net-tement politique, et sera presque exclusivement oriente vers la ralisation desrevendications nationales 1.

    Enfin la troisime priode, qui commence vers la fin de la deuximeguerre mondiale, sera celle du capitalisme en plein dveloppement, avec tous

    les problmes et les crises qu'il entrane : concurrence et monopoles, capitalnational et capital international, organisation syndicale et lgislation sociale,etc. Cette priode verra ses dbuts - c'est--dire dans les annes 1945-46 -une prise de conscience sociale chez les jeunes intellectuels. Dans les annesqui suivront, cette prise de conscience s'tendra aux autres couches de la po-pulation, et une lutte idologique s'engagera sur le plan littraire entre lesjeunes et leurs ans. Ceux-ci comprendront mal le nouvel esprit se rpandantautour d'eux et y demeureront trangers ; ils s'tonneront de la dsaffectiond'un public qui, aprs les avoir levs au rang de guides et de matres, com-mence les considrer comme des rtrogrades.

    3 - Prise de conscience sociale

    Retour la table des matires

    premire vue, il peut paratre que les vnements politiques qui ontsecou le monde arabe pendant les dernires annes, et la vague de nationa-

    lisme exaspr qui y a dferl, soient en contradiction avec notre analyse. Eneffet, le nationalisme des pays arabes s'exprime avec plus de vhmenceaujourd'hui, o leur indpendance est reconnue, que quand elle tait encore

    1 ... panislamisme et panarabisme laissaient alors pratiquement dans l'indiffrence le

    gouvernement et les lites modernes de l'gypte. La tche qui s'imposait leurs yeuxtait essentiellement nationale : la libration du pays et l'abolition des capitulations(Note : On observera pendant cette priode (1936) le mme dtachement des diversCabinets gyptiens l'gard du Sionisme) (l'gypte Indpendante, Paris, 1938, p. 58).

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    conqurir. Comme le dit W. Z. Laqueur, c'et t faire preuve d'un optimis-me exagr de s'attendre ce que le sentiment anti-imprialiste dispart avecl'imprialisme, mais beaucoup d'observateurs prvoyaient une diminution deson intensit. Toutefois, c'est exactement le contraire qui s'est produit : diri-

    geants et dirigs se mirent attaquer l'imprialisme et le tenir responsable dela triste situation qui se prsentait (dans le domaine social). 1 Ce paradoxes'explique par la prise de conscience sociale dans l'aprs-guerre. La proccu-pation politique majeure avant la guerre tait bien la ralisation totale del'indpendance nationale, mais aucun tat arabe (except l'Arabie) ne parvintalors l'achever. Une fois la guerre termine, les revendications socialesvinrent s'ajouter aux revendications nationales, et il apparut clairement que leprogrs social avait pour condition la conqute effective de l'indpendance.Toute limitation celle-ci devenait du mme coup un obstacle au relvementdu niveau de vie terriblement bas des masses. La prise de conscience socialene pouvait donc que rendre plus intolrable la moindre limitation impose

    l'indpendance, et intensifier l'hostilit toute ingrence trangre, ainsi qu'tout rapport de dpendance formel. On en vint confondre revendicationssociales et revendications nationales, et croire que l'exercice de la souverai-net raliserait ipsofacto le relvement social rclam, alors qu'il n'en est quela condition premire 2. L'urgence des rformes intrieures devait ainsi rendreplus exaspr et intransigeant le nationalisme de toutes les couches de lapopulation. Il n'est donc pas tonnant de trouver, la tte du mouvementnationaliste, prcisment ceux qui par le contact avec l'Europe ont le mieuxdvelopp cette conscience sociale. La jeunesse des pays arabes , critEdouard Sablier, duque par l'Europe, nourrie de nos principes, est aujour-d'hui la tte du mouvement nationaliste, tout entier tourn contre l'Occident.

    Avec nous seuls demeurent les fodaux, les nomades, les vieux turbans. 3

    Toutefois, s'il est vrai que la jeunesse des pays arabes est la tte dumouvement nationaliste, il n'est pas exact que ce mouvement soit tout entierdirig contre l'Occident. La jeunesse s'insurge contre ce qu'elle considrecomme un empitement sur la souverainet nationale, mais elle est par samanire de penser certainement plus proche de l'Occident et de la jeunesseoccidentale que les fodaux, les nomades, les vieux turbans , lesquels, s'ils

    1 W. Z. Laqueur, Communism and Nationalism in the Middle East (New York, 1956), p.

    12.2 'Tahrir, takadum' : Libration, Dveloppement'. Ces deux mots, d'un bout l'autre du

    monde arabe, rsument les aspirations profondes des masses et des lites qui se formentlentement... Les deux objectifs sont lis indissolublement, mais si le choix entre euxdevenait invitable, les Syriens comme tous les Arabes, opteraient sans hsiter pour lepremier, avec la ferme conviction d'ailleurs d'acclrer du coup la venue du second (Edouard Sablier dansLe Monde, 22 octobre 1957).

    3 Le Monde, 3 mai 1957.

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    Ce glissement politique devait s'accompagner d'une tendance rtrogradeanalogue dans le domaine littraire. Dans sons livre L'volution de l'gypte,Marcel Colombe observe qu'en 35-40 une place de choix fut faite aux

    biographies du Prophte et des quatre califes ottomans par Husein Heykal,Mahmoud el Accad... et il ajoute : Ceci ne va pas sans surprendre sous laplume d'crivains dont les plus grands avaient d leur renom aussi bien leurstyle qu' leur esprit libral, frondeur, parfois rvolutionnaire. Leur inspira-tion, puise jusqu'ici volontiers dans la littrature trangre, semblait si peu lesdsigner une uvre d'apologtique religieuse que l'on put parler, l'poque,d'un retour ractionnaire la tradition, d'une reprise de l'esprit conservateurd'antan. En effet, ces crivains, tout en ayant acquis leur renomme grce leurs uvres littraires, n'taient pas que des littrateurs. L'un d'entre eux,Hussein Heykal, dirigeait un grand quotidien politique et tait un des leadersles plus importants du parti libral-constitutionnel, fond en 1922 par les

    dissidents du Wafd, et considr comme le parti de la raction, notamment leparti des gros propritaires fonciers. Quant el Accad, il s'tait distingu parses articles violents contre le Wafd, et avait partie lie avec les divers partisminoritaires.

    Le glissement de ces crivains dans leurs positions politiques explique le retour ractionnaire dans leurs uvres littraires. Ce retour ractionnairequi les a amens choisir des sujets religieux pour leurs ouvrages confirmenotre analyse du rle de diversion de l'agitation religieuse dans l'volution dumouvement national.

    Le conflit entre l'ancien et le nouveau dans l'gypte de l'aprs-guerre s'estfait sentir en premier lieu dans les rangs de la jeunesse intellectuelle. Le nou-veau, dont cette jeunesse s'tait faite l'interprte, fut d'abord ddaign, mais neput tre indfiniment ignor, et finalement clata sur les pages de la grandepresse.

    Les champions de l'ancien taient les hommes d'avant-garde d'autre-fois, les Taha Hussein, les Mahmoud el Accad, les Hussein Heykal, qui aulendemain de la premire guerre mondiale reprsentaient le nouveau del'poque, les lments frondeurs, presque rvolutionnaires. Si aux yeuxd'une jeunesse d'un ardent patriotisme un Hussein Heykal, un Abbas el Accadavaient abandonn des positions et avaient rtrograd idologiquement, le casde Taha Hussein tait diffrent. Bien qu'il n'et pas cd aux pressions rac-tionnaires, qu'il continut s'identifier avec les courants modernistes et donntvolontiers son encouragement aux jeunes qui s'adressaient lui et voulaientbien accepter son patronage, il ne se laissa pas entraner par les tendancesradicales qui se dessinaient parmi eux. Son comportement au milieu destemptes politiques, caractris par la modration prudente, par la souplessehabile, par le respect de la dignit bourgeoise, prtait trop l'quivoque pour

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    satisfaire les esprits des jeunes, demandant un engagement plus dcid. Il entait de mme sur le plan littraire : les jeunes, tout en lui reconnaissant sestitres la position minente qu'il occupait, voyaient en lui un reprsentant dela vieille cole qui avait fait son temps. Autant par la forme de son style,

    auquel on reprochait la cadence monotone - pour lgante qu'elle ft - et laprolixit, que par les ides qu'il prnait, remplies de sagesse et d'appels laraison, mais ne rpondant plus aux problmes de l'heure, sa contribution taitconsidre comme dpasse.

    Une nouvelle conception de la critique littraire se dveloppait en dehorsde la vieille gnration et contre elle. La valeur des anciennes formules, desanciennes normes, tait mise en question. De jeunes crivains qui n'avaient tque les lves d'un Taha Hussein ou d'un Accad, qui ne possdaient ni leurrudition ni leur savoir littraire, qui n'avaient encore rien produit decomparable leurs uvres, et qui n'taient connus que de leur entourage

    personnel et n'avaient aucune notorit l'tranger, s'rigeaient prtentieu-sement en matres de la critique pour avoir lu quelques ouvrages trangerssur la psychanalyse, sur le marxisme ou sur le surralisme. Ils poussaient l'impertinence jusqu' crire dans les journaux et y imprimer leurs opi-nions peu orthodoxes, du moins pour l'gypte. Ils commenaient publier descontes, des pomes et des soi-disant critiques qui voquaient un cho dans lepublic. Il fallait les remettre leur place, les confondre par quelque rpliquecinglante 1. Et c'est ainsi qu'une controverse littraire, mais dont les implica-1 C'est ainsi que se dfendant contre les critiques adresses aux anciens , Taha Hussein

    se propose de mettre les modernes poliment en place en leur donnant une leon de

    morale avec toute l'autorit que l'ge et le mrite littraire incontest lui confrent : Ilssont nombreux parmi nous , crit-il, ceux qui prononcent des jugements tout hasard,et les sment tous les vents, mais sans profondeur et sans circonspection ; car il leurmanque les moyens d'atteindre cette profondeur et cette circonspection. Ils ont besoin deconnatre la ralit des choses, de rflchir et d'analyser, avant de prononcer des juge-ments et avant de tenir dans leurs discours les propos qu'ils tiennent. On trouve parmi euxceux qui pensent que chez nous la littrature s'est affaiblie et est devenue purile parcequ'elle est ancienne et a fait son temps ; et parce que les matres qui la produisent viventdans une poque qui leur est nouvelle, qui ne leur est pas familire et qui ne rpond pas leur temprament ... Ces gens-l ne se disent pas que ces hommes de lettres craient lanouvelle ambiance lorsque, dans leur production littraire, ils effectuaient une volutionprofonde, devant exercer une grande influence. Ces derniers ne sont pas trangers cetteambiance, car elle est leur ambiance, qu'ils ont faonne de leurs propres mains, et crepour eux et pour leurs enfants... (Des problmes de notre littrature moderne, p. 35).Passant l'attaque, il dit : Je veux parler de cette flambe quivoque, gnrale, qui acommenc paratre et se rpandre depuis quelque temps, et qui vise des buts qu'elle necomprend pas et auxquels elle ne connat pas de bornes. Elle reflte un sentiment obscurd'exaspration et une aspiration obscure vers l'panouissement. Elle a hte, donc, de seprononcer avant de s'interroger, et de se prononcer catgoriquement sur les choses avantd'avoir connu leur ralit, et de rclamer ce qu'elle rclame pour que la littrature soit auservice de la vie, sans comprendre le sens de ces mots... (De nouveau sur la littratureet la vie, p. 58). Enfin, il fait une comparaison entre les anciens et les modernes ,qui devrait faire un sort aux prtentions de ces derniers : Que les lecteurs me croient.Les vieux hommes de lettres dans cet ge moderne, et les anciens hommes de lettres dansles sicles qui ont prcd ce sicle connaissaient mieux (que les jeunes modernes) leurdevoir envers les lettres, et comprenaient mieux leur devoir envers la socit. Ils negaspillaient pas leur temps, leurs efforts et leurs nergies chercher si la littrature doit

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    tions dbordaient le cadre de la seule littrature, fit son apparition dans lespages du Misri. Cette polmique fit couler beaucoup d'encre, et ct desgrands noms de la littrature contemporaine, fit connatre ceux d'obscurs cri-vains, qui en d'autres circonstances auraient t ignors. Le rsultat de la

    controverse, qui rangea immdiatement les anciens d'une part et les nouveauxde l'autre ( une ou deux exceptions prs) fut, non pas la dconfiture de cesderniers, mais bien au contraire un gain de popularit qui leur facilita l'accsaux grands organes de la presse. Dans les annes suivantes, le public devait sefamiliariser avec les noms d'auteurs qu'en 1945-46 personne ne connaissait :ils faisaient partie de cette jeunesse qui ttonnait, qui cherchait sa voie.

    tre au service de la vie ou au service de la mort ! Ils employaient leur temps et leursefforts et leurs nergies lire la littrature, la comprendre, l'apprcier... (La vie auservice des lettres, p. 126). Ces passages d'articles de presse sont pris d'un recueil publi Beyrouth, en 1955, sous le titre Querelles et Critiques (en arabe).

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    La jeunesse intellectuelle dgypte

    II

    Changements introduitspar la deuxime guerre mondiale

    Retour la table des matires

    L'ouverture des hostilits en 1939 n'eut pas de rpercussions immdiatesen gypte. Tant que la drle de guerre durait, tant que la Mditerranerestait ouverte au trafic maritime, l'gypte demeurait dans l'expectative. Huitmois plus tard, avec la chute de la France et l'entre en guerre de l'Italie, la

    situation changeait radicalement. Agriculteurs, industriels et commerantsfurent les premiers s'en ressentir. Les huit mois qui venaient de s'couleravaient enregistr une augmentation dans le volume d'importations en prvi-sion des difficults de ravitaillement qui allaient suivre, et dornavant l'gyptedevait se trouver commercialement isole de l'Europe. Tout commerce avecl'Allemagne et ses allies tait suspendu. Le trafic maritime avec la Grande-Bretagne, le pays qui importait le plus de produits d'gypte et qui exportait le

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    plus en direction de ce pays, tait fortement rduit, les industries britanniquesproduisant pour la guerre, et la priorit allant aux armements.

    Les consquences de la profonde perturbation ainsi introduite dans la vie

    conomique de l'gypte devait avoir pour rsultat un puissant essor de l'indus-trie locale, jusqu' la cessation des hostilits six ans plus tard. Mais six ansplus tard, mme aprs le rtablissement des relations normales, la situation del'gypte n'tait plus celle d'avant-guerre. Bien qu'tant toujours un pays sous-dvelopp, en 1946 l'gypte prsentait une toute autre physionomie qu'en1939.

    En 1944, la production industrielle dpassait dj d'une fois et demie cellede 1939, et pour plus d'une industrie la priode de guerre avait t une vri-table re de prosprit. Dans l'industrie cotonnire, par exemple, l'gypte quipossdait 350,000 broches avant la guerre, en faisait travailler 550,000 en

    1945 ; la production des fils de coton passait de 20,700,000 kilogrammes en1938, 28,928,000 en 1942, et 32,102000, en 1945 ; celle des tissus decoton de 66,250,000 kilogrammes en 1938, 128,512,000 en 1945, soit peuprs le double. La production de soie et de rayonne doublait, tandis que celledes tissus en laine passait de 100,000 mtres en 1939, 2,000,000 en 1942. Lafabrication des couvertures de laine passait de 400 tonnes en 1939, 1,300tonnes en 1946 ; celle des tarbouches (fez) de 70,000 pices 750,000, etcelle des tricots de 100 tonnes 1,000 tonnes. L'industrie du lin s'tait aussiconsidrablement dveloppe : de 500 tonnes d'toupes avant la guerre, saproduction annuelle atteignait 4,250 tonnes aprs la guerre.

    Certains produits que l'gypte importait avant la guerre devinrent desarticles d'exportation, comme les articles de cuir. l'gypte, qui possde la plusgrande raffinerie de sucre au monde, produisait 162,054 tonnes en 1939. En1945 elle en produisait 185,000, et en 1948, 222,505.

    La production de l'huile de graine de coton, qui ne dpassait gure 40,000tonnes par an en 1939, atteignait 100,000 en 1952. La production de super-phosphates passait de 30,000 tonnes avant la guerre 80,000 en 1951, et celledu ciment de 368,000 1,130,000 en 1951. La production ptrolire passait de670 mille tonnes en 1939, 1,344 mille en 1947, et du ptrole raffin engypte, de 598 mille tonnes 1,085 mille pendant la mme priode. Les deuxraffineries, dont une appartient une compagnie prive et l'autre au gouver-nement gyptien, furent agrandies pendant la guerre.

    Certains de ces chiffres se rapportent une poque dj assez loigne de1945, mais ils servent indiquer que, au moins pour certaines industries, lacessation des hostilits ne provoqua aucun arrt dans leur croissance. En effet,les circonstances de la guerre leur fournirent une sorte de protection quileur permit de se dvelopper l'abri de toute concurrence trangre, ce qui fait

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    qu'aujourd'hui l'gypte peut se passer de certains produits trangers, sinontotalement, au moins dans une grande mesure. Pendant les deux premiresannes qui suivirent la fin de la guerre, seize socits augmentrent leurcapital de .E. 2,000,000, et quinze autres furent cres avec un capital global

    de .E. 3,750,000. Enfin, pour obtenir une vue d'ensemble approximative duterrain parcouru par l'industrie gyptienne pendant les annes de guerre, ondoit se rabattre, faute de mieux, sur les statistiques officielles. On voit alorsque le nombre des tablissements industriels est pass de 92,021 en 1938, 129,231 en 1945 (et 134,000 en 1948), tandis que les capitaux investis dansles socits par actions qui totalisaient .E. 16,300,000 en 1938, atteignaient.E. 28,500,000 en 1945 (et .E. 56,800,000 en 1950). On peut donc conclure qu' la fin de la guerre, la production industrielle atteignait peu prs unefois et demie le niveau de 1939, et que la production actuelle (1952) dpassedes deux-tiers aux trois-quarts celle d'avant-guerre 1.

    L'essor de l'industrie en gypte ne devait pas diminuer la demandegyptienne pour les produits trangers ; au contraire, le dveloppement cono-mique du pays, la cration de nouvelles industries et l'largissement desanciennes, devaient crer de nouveaux besoins. En effet, le volume ducommerce international de l'gypte aprs la guerre n'a fait que s'accrotre. Ildevait atteindre en 1947 la valeur de .E. 194,740,000 contre .E.101,310,000 en 1945, et .E. 66,725,000 en 1939. Toutefois, les besoinsn'taient plus les mmes. Ainsi la production locale des tissus de coton aprovoqu une diminution dans le volume d'importation de cet article. De 250millions de mtres que l'gypte importait annuellement pendant la premireguerre mondiale, elle n'en importait que 60 millions entre 1939 et 1945, et

    seulement 24 millions en 1947.

    Bien entendu, ce dveloppement de l'industrie gyptienne eut lieu dans lesconditions les plus favorables ses promoteurs, qui, pratiquement, jouirentdes privilges du monopole. Or, la croissance rapide de nouvelles industriessignifie l'accumulation d'normes bnfices que les impts exceptionnels nepeuvent srieusement enrayer. Vers la fin de la guerre, ces bnfices devaients'exprimer sur le plan social dans le dploiement d'une grande richesse. Lafortune, dj considrable d'une partie de la grande bourgeoisie gyptienne,devait se gonfler encore plus, et des fortunes nouvellement acquises firent leurapparition. Moins aviss que les classes gouvernantes en Occident, enivrs parl'acquisition rapide de fortunes inespres, riches et nouveaux-riches se mirent rivaliser en manifestations ostentatoires d'opulence, paradant devant lesmasses grouillantes qui venaient surpeupler Le Caire et Alexandrie. Les quar-tiers rsidentiels modernes de ces deux villes ne suffisaient plus contenir lamare montante de ces braves gens arrivs , et encore moins contenir

    1 Les donnes statistiques cites dans ce chapitre sont empruntes au livre de Ch. Issawi,

    Egypt at Mid-Century.

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    leurs luxueuses automobiles qui stationnaient dans toute leur magnificence lelong des trottoirs o les passants sous-aliments s'arrtaient pour les contem-pler (le nombre des voitures prives tait pass de 2,500 en 1920, 28,000 en1930, 102,000 en 1951). Cet exhibitionnisme exubrant ne devait pas

    manquer de produire une profonde impression sur l'tat d'esprit des spec-tateurs, moins garnis en billets de banque.

    Si sur le plan des profits capitalistes ce dveloppement de l'industrie expri-mait une accumulation de richesse, sur le plan humain et social il devaitprovoquer un immense remue-mnage dans toutes les classes de la population.La cration des nouvelles industries et la croissance des anciennes acclral'migration de la campagne vers les villes. Les usines ouvraient leurs porteset attiraient les paysans qu'elles transformaient en ouvriers. Contre 274,000ouvriers industriels en 1937, les statistiques officielles donnent 458,000 pour1945, et 578,000 pour 1948. D'aprs le recensement de 1937, les ouvriers

    employs dans l'industrie, la production minire et le btiment, atteignaient lechiffre de 610,000. En 1947, leur nombre dpassait 830,000.

    Cette expansion de l'industrie devait ncessairement entraner l'largis-sement du march intrieur, et avec l'migration vers les villes, gonflerdangereusement les rangs de la petite bourgeoisie citadine, elle aussi d'originepaysanne. Dans l'espace de dix ans, la population du Caire devait augmenterde 60% (1,312,096 en 1937 ; 2,100,000 en 1947) et celle d'Alexandrie de 35%(685,730 en 1937 ; 925,000 en 1947). On vit les jeunes gyptiens s'engager deplus en plus nombreux dans les professions librales, qui jusque-l n'inspi-raient pas la mme confiance que les emplois gouvernementaux, lesquels, tout

    en tant moins rmunratifs, offraient des garanties plus rassurantes aux yeuxd'une gnration leve dans la prudente et mfiante ambiance paysanne. Lesdivers ministres devinrent d'ailleurs plus que saturs par le nombre defonctionnaires attachs leur service. La Commission snatoriale avait estimen 1950 plus de 40 % du montant total du budget la part des dpenses reve-nant aux salaris et aux pensions des retraits, et nul ne conteste qu'une rduc-tion du nombre des fonctionnaires diminuerait considrablement la lenteur etl'inefficacit qui caractrisent la routine gouvernementale. De toute faon, ildevient de plus en plus difficile de se tailler une carrire dans le fonction-narisme, ce qui rend invitable de chercher des dbouchs dans le secteurpriv.

    Les professions librales ont attir un grand nombre d'gyptiens au coursdes annes de guerre, et ont galement enregistr un dveloppement consi-drable. Ainsi, entre 1937 et 1947, le nombre de mdecins, dentistes etc. estpass de 3,700 6,300 ; celui des pharmaciens de 1,200 1,600 ; des mem-bres du corps enseignant de 35,350 52,100, et d'ingnieurs de 8,400 15,800. Le nombre des personnes engages dans le commerce et les financestait le mme en 1927 que dix ans plus tard, en 1937, soit 460,000. En 1947, il

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    devait atteindre 620,000. Mais les chiffres les plus significatifs sont ceuxconcernant les crivains et les journalistes. Ils taient 1,200 en 1937, et leurnombre atteignit 8,200 en 1947. Ces chiffres trahissent l'immense veil deconscience qui a eu lieu au cours de cette dcennie.

    Un dveloppement aussi dynamique dans les rangs de la petite bourgeoisieprsuppose une norme expansion des tudes, et, en effet, la population estu-diantine, qui en 1933 ne dpassait pas un million, atteignit peu prs ledouble de ce chiffre en 1951.

    La cessation des hostilits en 1945 fut suivie d'une perturbation notabledans le domaine de l'industrie. L'apparition de la concurrence trangre amenaun ralentissement dans quelques branches de l'industrie et prcipita une crisedans d'autres secteurs, ceux surtout crs par la guerre. Dans son ensemble,l'industrie gyptienne n'a pas cess de se dvelopper aprs la guerre, mais le

    coup d'arrt port certains de ses secteurs plongea dans la crise les membresde la classe moyenne, qui, arrivs trop tard, n'avaient pas eu le temps de pro-fiter de cette exceptionnelle priode de prosprit, et voyaient les accs larichesse se fermer devant eux. Au lieu d'une priode de plein emploi, ondevait assister aprs la guerre une augmentation du chmage dans la classemoyenne et parmi les intellectuels, par rapport aux annes d'avant-guerre. En1937, on estimait 11,000 le nombre de bacheliers et de diplms des hautescoles sans emploi, et ce chiffre n'a cess d'augmenter depuis la fin des hosti-lits. Dans la classe ouvrire, la suite de la fermeture de certaines industries,des centaines d'ouvriers se trouvrent sans emploi, et leurs rangs devaientencore tre grossis par le licenciement des ouvriers jusque-l engags dans les

    ateliers de l'arme britannique. A ceci, il faut ajouter que la hausse des salairespendant la guerre ne fut en rien proportionne celle du cot de la vie, etencore moins aux bnfices tout fait exceptionnels de l'industrie. Une sriede grves eut lieu dans les annes '45, '46, '47 et '48, malgr la forte rpressionpolicire, surtout parmi les ouvriers textiles au Caire et Alexandrie, ceux destransports et mme dans les rangs de la police. La guerre n'avait fait qu'lar-gir le foss entre riches et pauvres, les travailleurs non-qualifis devaientendurer de grandes privations, tandis que les classes moyennes, dont le revenuavait trs peu augment, furent impitoyablement crases.

    Au cours de l't 1950 , crit le sociologue irakien Ali el Wardi dansson ouvrage Moralistes du Pouvoir, j'tais de passage Alexandrie, le grandport gyptien. J'y ai constat un si profond abme sparant les classes sociales,que j'en ai t cur. Alors que sur les plages, la richesse s'talait dans toutesa vulgarit, excitant l'envie et provoquant l'impit, quelques pas de l, dansce qu'on appelle les quartiers populaires, j'ai vu les formes les plus pitoyablesde la misre. Je compris alors qu'une explosion rvolutionnaire tait invi-table.

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    C'est dans cette ambiance trouble et contradictoire, de prosprit soudainechez les uns, et de misre accrue chez les autres, que la jeunesse intellectuelled'gypte devait grandir et mrir. Le dveloppement du pays semblait treplein de promesses pour l'avenir, mais sur dix personnes qui arrivaient trou-

    ver un emploi stable et rmunrateur, cent voyaient toutes les issues fermeset devaient se contenter de travaux alatoires.

    Nous avons vu que le nombre de journalistes et d'crivains tait pass de1,200 en 1937, 8,200 en 1947. Dans l'intervalle de la guerre, ce nombre adonc plus que sextupl, tandis que les autres professions librales n'ont pasenregistr une augmentation proportionnelle. Cette anomalie apparente estsymptomatique. Elle nous permet de mesurer quantitativement l'tendue prisepar l'effervescence morale parmi les intellectuels d'aprs-guerre. Ce chiffre de8,200 toutefois doit tre considr en mme temps comme infrieur et sup-rieur la ralit. Le mtier de journaliste dans un pays o la presse jouit d'une

    influence et d'un prestige extraordinaires, exerce une attraction irrsistible surles jeunes intellectuels, quelle que soit leur vocation professionnelle. Une telleattraction est due aux mmes raisons qui animent leur ardeur politique, et, eneffet, par une action rciproque qui va en augmentant, la presse qui joue unrle primordial dans l'excitation politique qu'elle provoque, se trouve obliged'entretenir cet tat d'excitation afin de rpondre aux exigences d'un publicdont l'apptit pour la polmique politique ne cesse de crotre.

    Il n'est gure d'intellectuel tant soit peu nergique, qui n'ait un momentdonn tent de faire publier ses opinions dans les pages d'un journal. Pendantles annes de guerre et celles qui suivirent, on devait assister de violentes

    polmiques politiques dans les colonnes des journaux, et l'on peut dire qu'l'exception de deux ou trois quotidiens qui, sans cacher leurs sympathiespolitiques et sans se drober la polmique, faisaient office d'organes d'infor-mation, quotidiens et hebdomadaires avaient pour but la propagande etl'agitation politiques bien plus que la diffusion des nouvelles et l'informationdu public. Chaque bureau de rdaction devenait en quelque sorte un lieu derencontre o militants, partisans et vagues sympathisants de la tendance ou duparti de l'organe en question, se runissaient, dfaut de clubs politiques. Lescontacts entre les politiciens de carrire et les jeunes tudiants se faisaient biensouvent dans ces lieux : l, des nouvelles confidentielles s'changeaient, dessubsides se versaient, du mots d'ordre taient communiqus et plus d'une intri-gue s'amorait. Par ce moyen, entre la presse et la jeunesse s'tablissait uncontact humain et direct. Les tudiants taient encourags exprimer leursopinions dans les pages des journaux, et ils ne demandaient pas mieux que dele faire. Une masse flottante de jeunes intellectuels se mit ainsi graviterautour des divers bureaux de rdaction. Un certain nombre d'entre eux furentamens collaborer rgulirement la presse, quelques-uns embrassrentdfinitivement la carrire journalistique, mais la plupart, aprs une priodeplus ou moins courte d'activit journalistique qui concidait avec celle de

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    leur action militante que tout jeune intellectuel doit traverser, se retiraient, prispar d'autres activits. Dans plusieurs cas, ceux qui ne voulaient pas s'infoder un journal de parti, qui n'approuvaient pas sans rserve sa politique, ourefusaient les compromissions ncessaires pour parvenir se faire publier, ou

    simplement qui voulaient jouir d'une indpendance administrative totale ets'assurer la possibilit d'crire rgulirement sans se limiter au domainepolitique, se constituaient en petit comit dans le dessein de prendre en chargeet leurs frais la publication de quelque revue obscure et virtuellement enfaillite, gnralement de province. (Pour un groupe indpendant il tait exclude faire paratre un priodique sous un nouveau titre. D'aprs les lois envigueur, il fallait l'autorisation du Ministre de l'Intrieur pour le lancementd'une nouvelle revue. La Constitution reconnaissait thoriquement toutcitoyen le droit de publier des journaux, condition que le respect de l'ordrepublic ft assur. Or, les autorits comptentes se prvalaient infailliblementdu prtexte que cette condition n'tait pas garantie, pour refuser l'autorisation

    requise ceux qui n'taient pas de fervents et loyaux partisans du gouver-nement au pouvoir.) Cette pratique, qui se rduisait en somme la location dutitre d'un priodique, a t souvent exerce.

    D'anciennes publications, totalement inconnues du public, paraissaientavec une nouvelle rdaction , se maintenaient pendant quelques mois, puisdisparaissaient. Leurs tirages taient d'ordinaire extrmement restreints, lesfonds ncessaires provenant des maigres conomies de leurs promoteurs et descotisations de leurs amis, et tt ou tard, le groupe se dsagrgeait, soit causedu manque de ressources, soit cause des difficults administratives quis'accumulaient, ou encore - et c'est ce qui arrivait le plus souvent - en raison

    des obstructions occultes de la police politique la diffusion du journal. Cesrevues phmres qui ne cessaient de disparatre et de rapparatre sous denouvelles formes, faisaient constamment appel des contributions littraireset politiques de la part des lecteurs et des amis, et attiraient, elles aussi, uncertain nombre d'intellectuels dans l'orbite du journalisme. Si l'on ajoute cecile dveloppement de l'dition, qui accompagna celui de la grande presse, oncomprendra comment le nombre de ceux qui se rangeaient sous l'appellationd'crivains et de journalistes a pu tre si important.

    Des rdactions de ces petits journaux manaient des ides, des projetspolitiques ou littraires, qui se rpandaient et finissaient par atteindre tous lesmilieux intellectuels. Or, si l'activit de ces groupements de journalistes-amateurs et d'amateurs-politiciens eut un cho considrable et sans proportionavec les effectifs rels dont ils disposaient, c'est que la jeunesse d'aprs-guerrese trouvait en pleine effervescence et ne se contentait plus des formes tradi-tionnelles de l'action politique et partisane. Les mots d'ordre traditionnels desanciens partis, leur conservatisme formel qui pouvait satisfaire la jeunesse de1922 1939, taient devenus trop troits pour la jeunesse de 1945, qui voyaitle monde se transformer autour d'elle un rythme acclr. Elle avait besoin

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    de s'affirmer sa manire, d'avoir ses journaux, ses moyens d'expression, sesorganisations, ses plate-formes, ses clubs, loin de tout contrle extrieur, ettout ceci lui faisait dfaut. La presse lui offrait la seule possibilit, pouralatoire qu'elle ft, de faire entendre sa voix, grce aux quelques intellectuels

    assidus et obstins qui frquentaient inlassablement les rdactions des ,grandsjournaux, imposaient leurs prsence aux journalistes, gagnaient leur con-fiance, russissaient faire publier leurs articles et exprimer leurs points devue, et finissaient par devenir en quelque sorte les porte-paroles des jeunesdans la grande presse. Une grande effervescence avait gagn la jeunesse : elleconstituait un fait nouveau, un des effets de la guerre, insparable du dvelop-pement prodigieux de la presse.

    Ainsi, si les conditions de paix se rtablirent en gypte en 1945, ellestaient trs diffrentes de celles de 1939. De grands changements avaient eulieu dans l'conomie nationale, dans les mouvements de population, dans les

    rapports entre couches sociales. Et bien que l'gypte soit rest un pays essen-tiellement agricole, c'est surtout au dveloppement industriel survenu pendantla guerre qu'il faut faire remonter les transformations sociales qui ont dter-min le caractre et la physionomie de la jeunesse intellectuelle issue de cettepriode.

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    La jeunesse intellectuelle dgypte

    III

    Situation objectivede la jeunesse intellectuelle

    1 - Situation conomique

    Retour la table des matires

    l'gypte est un pays de grande richesse et de grande misre. Deux peupless'affrontent mais ne se rencontrent jamais, mme pas sur les bancs de l'cole.Sur les bancs de l'cole, ou plutt sur les bancs de l'universit (car encore trs

    rcemment les enfants des riches frquentaient les coles trangres) il y abien des riches et des pauvres qui se ctoient, se parlent, se lient d'amiti etfrayent ensemble ; mais les pauvres de l'universit ne sont pas les pauvresdu peuple.

    Les pauvres du peuple, eux, sont les paysans analphabtes, occups labourer leurs champs, que l'tranger, malgr sa curiosit, remarque peine dela fentre de son train. Ou encore, ce sont les va-nu-pieds, les mendiants et les

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    vendeurs ambulants qu'il rencontre dans les rues du Caire et d'Alexandrie aufur et mesure qu'il s'loigne du luxueux htel qui l'hberge. Ces gens quine comptent pas constituent l'immense majorit du peuple. Pour eux, lemonde des possdants, des grands (kibar) et des importants ('izam) et

    mme le monde des petits fonctionnaires, des employs et des intellectuelsmodestement logs, est un monde part. En gypte, la distance qui spare lapetite bourgeoisie citadine des classes populaires est plus grande qu'en Occi-dent, bien que certaines couches du proltariat en train de se dvelopper aienttendance se confondre avec les couches infrieures de la petite bourgeoisie. l'universit, donc, la distinction qui se fait entre riches et pauvres est touterelative, puisqu'aux yeux des masses populaires les tudiants les plus pauvressont dj des privilgis. (Une exception doit tre faite cependant en ce quiconcerne l'universit de l'Azhar, qui touche des subsides de l'tat, et reoit lestudiants de toutes les classes sociales.)

    Ainsi, tandis qu'un ouvrier agricole tait pay en 1945 l'quivalent de 100frs. par jour, c'est--dire moins de 3,000 frs. par mois, un employ de banquetouchait l'quivalent de 20,000 25,000 frs. A la mme poque, un ouvrierindustriel touchait de 6,000 12,000 frs. Il est clair que seules les famillespetites-bourgeoises, vivant au dessus d'un niveau conomique minimum,pouvaient se payer le luxe d'envoyer leurs enfants l'universit. Les famillesriches, dont le revenu dpassait les 500,000 frs. par mois, inscrivaient aussileurs enfants aux universits gyptiennes, quand elles ne les envoyaient paspoursuivre leurs tudes l'tranger.

    En gnral, ces tudiants au portefeuille bien garni se mlaient peu aux

    activits bruyantes et mouvementes de leurs camarades : ils prfraient me-ner la grande vie, la vie des fils papa et des seigneurs, tout en faisantparfois preuve de prodigalit et de gnrosit envers leurs compagnonsd'tude. Si, politiquement, ils n'exeraient pas d'influence sur ces derniers,socialement, par contre, ils reprsentaient, bien que trs imparfaitement,l'exemple vivant le plus proche du mode de vie de la bourgeoisie occidentale.Moins loignes des milieux occidentaux que les classes moyennes, lesfamilles grandes-bourgeoises, par leurs multiples contacts avec les trangers,par leurs voyages en Europe et en Amrique, par leur soif de profiter desmoyens de confort et de luxe que la production occidentale mettait leur por-te, par leur souci de se moderniser, d'tre la page , de se montrer galesaux Occidentaux les plus civiliss et les plus raffins , commenaientpar imiter le mode de vie occidental par ses cts les plus ostentatoires etsuperficiels ; mais elles finissaient aussi bien souvent par apprcier les avan-tages rels de ce mode de vie, et par apprendre en discerner les aspectspositifs et mme esthtiques. La grande bourgeoisie tait en avance sur lesautres classes sociales, et, se trouvant aux chelons suprieurs de la hirarchie,

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    se posait en modle quant la faon de vivre 1. En dpit des rsistances desmilieux conservateurs, qui voyaient dans cette europanisation une atteinteaux valeurs traditionnelles et un relchement des murs dignes et austresd'un pass hautement vnrable, ce processus d'europanisation - surtout aprs

    la guerre - n'a cess de progresser vue d'il et de se dvelopper dans lescouches petites-bourgeoises.

    Un crivain europen d'gypte, frapp par les changements qu'il a vu seraliser sous ses yeux, s'exprimait ainsi en 1946 : Parcourez en t les plagesd'Alexandrie, et allez voir ensuite un film arabe. Jeunes gens et jeunes filles,tudiants et tudiantes, toute cette nouvelle petite bourgeoisie qui s'am-ricanise est de nature donner bien de chocs ceux qui pensent encore l'gypte telle qu'elle tait au temps de Bonaparte. 2

    Dans les universits, la masse des tudiants venant des petites villes et des

    villages, fils d'une petite bourgeoisie plus timide et conservatrice, s'initiaient,pour ainsi dire, au mode de vie occidental par le contact avec leurs camaradesplus riches, et non plus seulement par les films amricains (et les filmsgyptiens imitant trop souvent ces derniers) qui les introduisaient l'intrieurdes somptueux appartements de millionnaires. Cette prise de contact avec lemode de vie occidental, dont ils n'apercevaient que le ct fastueux, ajoutenaturellement d'autres influences, ne pouvait manquer de troubler profon-dment les esprits en suscitant un sentiment de malaise et de frustration. Lelaisser-aller familier et confortable, la chaleur dans les rapports humains, lemlange de courtoisie crmonieuse et de cordialit sans-gne qui caract-risent la vie orientale, font totalement dfaut, aux yeux d'un Oriental, dans la

    manire des Occidentaux. Il constate chez ces derniers que les rapports sontfroids et la cordialit artificielle. Le souci de respecter les rgles de l'ordre, del'organisation, de l'emploi du temps, de l'amnagement rationnel des choses,impose la vie une mcanique inhumaine qui lui te son charme et sa dou-ceur. Par contre, il trouve dans la vie occidentale une richesse d'expressionesthtique dont il sent la prsence, mme s'il ne peut toujours en apprcier lavaleur, ou en faire la critique ncessaire. Il y voit surtout le moyen d'largir lechamp de ses expriences, d'ajouter son confort et ses commodits mat-rielles, d'embellir son existence, de s'exprimer plus compltement en dve-loppant des facults demeures jusqu'ici latentes. Mais - et c'est ici quecommencent ses difficults - il sent que si l'volution sociale le pousse infailli-blement vers l'adoption de ce mode de vie d'importation trangre, les moyensconomiques de se mettre au pas lui font totalement dfaut. L'attitude qu'ilprendra en consquence, et qui sera soit d'amertume et d'hostilit envers unOccident qui le tente par ses appts et les met hors de sa porte, soit de rvoltecontre les conditions sociales